L'anthologie HISTOIRES DE LOUP GAROU sortira dans quelques semaines.  Pour vous faire patienter, je vous offre un extrait de ma nouvelle " Les Entrailles du Loup"

"Attacus !

Elle avait entendu ce mot, la première fois, lorsqu’elle avait dix ans. C’était le vieil homme qui habitait la baraque perdue dans les bois qui l’avait prononcé.

Ce type intriguait beaucoup Cerise à cette époque. Elle ne comprenait pas pourquoi il se comportait de manière différente envers elle selon les situations. Elle avait remarqué qu’il ne daignait lui jeter le moindre regard lorsqu’elle était accompagnée de ses parents et, qu’au contraire, son visage rayonnait lorsqu’ils se rencontraient en l’absence d’autres personnes. Cerise n’aimait pas ses sourires apparemment bienveillants et sa gentillesse affichée. Sans parvenir à définir les raisons de cette méfiance, elle avait l’impression qu’ils dissimulaient en réalité une menace cachée. Ce vieillard lui faisait tout simplement un peu peur. Sa maigreur rachitique, ses rides qui sillonnaient son visage, son dos courbé, sa peau d’une teinte jaune repoussante et ses doigts déformés par l’arthrite la mettaient mal à l’aise.

—                C’est un très, très vieux monsieur, ma chérie, lui avait dit un jour sa grand-mère lorsqu’elle lui avait fait part de ses craintes. Je le connais depuis des années. Il a eu beaucoup de malheurs dans sa vie, tu sais. Il a perdu sa femme et sa fille, il y a très longtemps. Depuis, il vit en ermite dans la vieille maisonnette de la forêt.

—                Une ermite ? La petite bête contre laquelle papa rouspète tout le temps parce qu’elle mange la charpente du toit ?

—                Non, pas une termite. Un ermite ! avait répondu la vieille femme avec son rire de crécelle. C’est un monsieur qui vit tout seul et qui ne parle jamais à personne. Il semble peut-être un peu bizarre, mais je te promets qu’il est inoffensif. Je pense que tu lui rappelles un peu sa fille. Tu as de longs cheveux blonds et les mêmes grands yeux noirs.

Cerise avait tressailli. Elle avait déjà entendu les gens du village parler du drame qui avait brisé la vie du vieux monsieur. Elle était donc au courant de ce qui était arrivé à sa petite fille. Un loup l’avait dévorée, disait-on. On racontait même qu’on l’avait identifiée grâce à la forme particulière de son chaperon retrouvé sur le corps ensanglanté. On prétendait qu’il était impossible de reconnaître la couleur initiale du vêtement. Il était devenu tout rouge…

Cerise avait ravalé sa salive. Elle avait ignoré jusqu’alors que la petite victime lui ressemblait.

Sa grand-mère n’avait pas remarqué son effroi et avait poursuivi son monologue.

—                Je  crois que ça lui ferait très plaisir si tu acceptais de lui parler lorsqu’il te sourit gentiment. Tu serais adorable de ne pas chercher à l’éviter. Il voit bien que tu as peur de lui et cela lui fait certainement beaucoup de peine.

Depuis cette discussion, Cerise avait fait des efforts. A chaque fois qu’elle avait croisé le vieil homme, elle l’avait poliment salué.

Alors, un jour, celui-ci s’était enhardi et avait entamé la conversation, visiblement ravi de pouvoir discuter un peu.

Beau temps aujourd’hui ! Tu vas pouvoir jouer dehors.

Tu travailles bien à l’école ? Tu sais, c’est important de bien écouter son maître.

Quelques semaines après leurs premiers échanges, il lui avait posé une question à laquelle elle ne s’attendait pas du tout.

Tu aimes les animaux ?

Elle avait répondu par l’affirmative d’une petite voix timide. Bien sûr, toutes les fillettes de son âge aiment les animaux !

Alors, viens avec moi. Je vais te montrer quelque chose. J’ai une surprise pour toi à la maison.

Cerise n’avait pas du tout envie de suivre le vieil homme dans sa baraque perdue. La façade était sale et les volets en bois penchaient dangereusement. L’entourage, qui n’était plus entretenu depuis des années, constituait un labyrinthe de friches, parmi lesquelles des nains de jardin à la bonhomie trompeuse dévisageaient les intrus.

Cerise se rappela les paroles sa grand-mère. Elle n’avait rien à craindre du Vieux Monsieur. Il n’était plus très beau, parce qu’il était très âgé. Ce n’était pas de sa faute. Cerise pensa aux personnages du Bossu de Notre Dame et de La Belle et la Bête, deux dessins animés de Walt Disney qui apprennent aux enfants à ne pas juger les autres sur leurs apparences physiques. Ce monsieur était sûrement très gentil, après tout.

Alors la fillette rassembla tout son courage. Malgré sa peur, elle suivit le Vieux Monsieur à travers les bois jusqu’à sa maison isolée. Elle voulait lui faire plaisir. Il avait connu tant d’épreuves douloureuses dans sa vie.

La porte grinça lorsque le Vieux Monsieur la poussa avec difficulté. Cerise entra en prenant garde de ne toucher à rien. Ça ne sentait pas très bon dans la maison du Vieux Monsieur. Ce n’était pas très bien décoré non plus. Il y avait beaucoup de vieilles photos sur les gros meubles en bois, mais les gens dessus ne souriaient pas.

Tu veux boire un verre d’eau ou manger des gâteaux avant de découvrir la surprise ?

Cerise avait faim, mais elle secoua négativement la tête. Elle voulait vite voir les animaux pour pouvoir rentrer rapidement à la maison. Elle avait hâte aussi de savoir si ce seraient des chatons ou des petits lapins.

Alors le Vieux Monsieur l’invita à monter à l’étage.

Ils sont au grenier, mon enfant.

Elle fronça les sourcils en entendant ces deux derniers mots. Elle n’aimait pas que le Vieux Monsieur l’appelle « mon enfant ». Tout d’abord, parce que ça lui rappelait les contes qui lui faisaient si peur : C’est pour mieux te manger, mon enfant. Ensuite, parce que sa grand-mère lui avait raconté qu’elle ressemblait à la petite fille attaquée par le loup. Elle ne voulait plus qu’on la compare à elle. Plus jamais ! Ça l’effrayait tant de savoir qu’une fillette avec les mêmes cheveux blonds et de grands yeux noirs avait été dévorée.

Le Vieux Monsieur monta les escaliers en premier. A chaque pas, les marches grinçaient, comme si elles supportaient une toute dernière fois le poids d’un être humain avant de s’écrouler lors du prochain passage.

Cerise le suivit sans un mot. Elle gravit les escaliers en se tenant des deux mains à la rampe branlante.

Une fois parvenu sur le palier, le Vieux Monsieur sortit une grosse clef de sa poche, et l’introduisit en tremblant dans la serrure d’une énorme porte en chêne.

Rentre vite en même temps que moi. Il ne faut pas qu’ils s’échappent.

Cerise fit ce que le Vieux Monsieur avait ordonné. Elle s’engouffra à sa suite dans la pièce obscure. Une fois tous deux entrés dans le grenier, il referma la porte.

À clef … 

Cerise se demanda pourquoi il avait agi de la sorte. Les chatons ou les petits lapins ne peuvent pas ouvrir une porte même si on ne la verrouille pas ! C’était sans doute une manie de personne âgée. Sa grand-mère, par exemple, allumait toujours une lampe pour regarder la télévision.

Il faisait étrangement lourd à l’intérieur du grenier, comme si les thermostats de plusieurs radiateurs avaient été poussés au maximum.

Tu n’as pas trop chaud, mon enfant ?

Elle avait fait non de la tête. Mais elle avait menti. Bien sûr que oui, elle avait trop chaud ! L’air était presque irrespirable et il était saturé d’humidité.

Tu peux ôter ton manteau si tu veux.

Cerise secoua de nouveau la tête. Elle ne souhaitait pas enlever son vêtement, comme s’il pouvait représenter un ultime rempart contre un danger inconnu...."